Le Cheval

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Le Cheval

C’était un grand cheval de guerre, c’était un beau cheval au poil doré.

Jadis, la tête haute, et sa crinière au vent, souple comme une bannière, cambré, il inspectait les horizons, pointant ses oreilles fauves.

Et, lorsqu’au tracas des fanfares et des canons, il chargeait dans le tumulte, détendant ses jarrets en catapulte, ses naseaux contractés humaient la victoire, et son hennissement, comme un coup de trompette, farouche, disait sa joie vers les conquêtes.

Mais les jours aux jours se succédèrent, la fatigue mordit sa chair, déchira ses muscles superbes, et, un jour, son cavalier las enleva la bride et la selle, et, l’ayant caressé une dernière fois, l’abandonna sur la route, et s’en fut, sans se retourner…

Le grand cheval, la tête lasse, l’œil terne, les oreilles molles, est là, tout seul, au bord du chemin, au milieu des avoines folles, sans même la force de songer, aux combats rouges de naguère, est là, tout seul, inerte et mou, comme un mort qui serait debout, c’était un grand cheval de guerre…

Albert-Paul Granier Les Coqs et les Vautours – 1914

Il est de cette génération sacrifiée qui a eu la malchance de naître en 1888, soit prête pour assurer les premières lignes dès 1914, après trois années de service militaire. Ce jeune sous-lieutenant du 116e régiment d’artillerie lourde, affecté en qualité d’observateur à l’escadrille F50, est mort en vol le 17 août 1917, au nord des Bois-Bourrus, à proximité de Verdun. Il avait fait l’objet des deux citations suivantes, reproduites dans l’ultime numéro du Bulletin des écrivains (n° 49, Juillet 1919, p. 4):

«Observateur remarquable de calme et de sang-froid à maintes reprises, a servi de liaison entre l’infanterie et l’artillerie, et s’est toujours acquitté de sa mission quelle que soit l’intensité du feu de l’ennemi. A été blessé légèrement; a refusé de se faire évacuer. (Ordre du corps d’armée)».

«Excellent officier qui, après avoir eu dans l’artillerie une brillante carrière, s’est distingué dans l’aviation comme observateur de première valeur. A trouvé une mort glorieuse, le 17 août 1917, en exécutant un réglage difficile pour la préparation d’une attaque importante (Ordre du corps d’armée)».

Bien que son nom figure en toutes lettres sur la liste, gravée dans le marbre du Panthéon, des 497 écrivains «morts au champ d’honneur» pendant la Première guerre mondiale, son œuvre doit à un incroyable concours de circonstances de nous être parvenue : peu de temps avant de mourir, Granier avait déposé dans une librairie du Croisic, sa ville natale, un petit recueil de poèmes écrit au front. Primée par l’Académie française en 1918, mais jamais diffusée, sa brochure «Les coqs et les vautours» tombera dans l’oubli. Miraculeusement ressurgie dans un vide-greniers il y a quelques années, elle parviendra jusqu’à Claude Duneton*. Celui-ci, stupéfait parla grande beauté des 38 poèmes qu’il découvrira, les fera publier en 2008.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Équateurs parallèles, 122 pages, 10 €

 

* Claude Duneton (1935-2012). Écrivain, romancier, traducteur, comédien, historien du langage, chroniqueur au Figaro Littéraire.
*Source Médaille Militaire septembre 2014


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