Parlez-vous poilu?

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Parlez-vous poilu?

Boîte aux lettres, bouillon cube, charrette, enclume, métro, mirabelle, pigeon, seau à charbon, tortue, valise diplomatique… Quel est donc cet inventaire à la Prévert?! Les millions de poilus, issus de milieux sociaux très divers, ont inventé des mots ou expressions pour nommer, avec leur expérience et leur regard, ce qu’ils vivaient au quotidien. Certains termes argotiques existaient déjà avant le déclenchement des hostilités, d’autres sont de purs produits des tranchées. Voici un survol du parler poilu.

Azor: Sac d’infanterie «y arriverai le 27 Juste pour prendre Azor, direction le camp » (Lettres du front et de l’arrière 1914-1918, Paris, Grasset, 2004, p. 335).

Ciblots : Variante de « civelots », désigne les civils.

« Et le cœur bien gros, comme dans un sanglot, on dit adieu aux civelots » (Chanson de Craonne)

Faire camarade : Dans l’argot des combattants, cette expression signifie se rendre volontairement, sans doute en raison de l’exclamation fréquemment prononcée par les soldats allemands lors d’une reddition : « Kamerad ! ».

« Ce ne sont que propos découragés. Tout le monde est aplati, affalé. (…) : – Jamais nous ne les aurons ! Il vaudrait mieux faire camarades et que ce soit fini!» (Charles Delvert, Carnets d’un fantassin, Paris, Albin Michel, éd. 1935, P-247).

Fainéant : En argot des tranchées, le fainéant est un havresac. Ce surnom fait référence à la position du sac, lequel voyage sans peine, accroché aux épaules du fantassin qui marche à sa place.

Feuillées : Latrines de campagne, généralement creusées dans la terre un peu à l’écart des tranchées principales.

« On nous employa à divers travaux. Pour ma part, je reçus l’ordre d’établir avec mon escouade des «feuillées», ou lieux d’aisance pour les profanes, qu’il fallait creuser profondément contre le talus de la route» (Barthas p. 116-7).

Grignotage : Nom donné à la période des attaques partielles, inutiles et coûteuses en vies humaines, ordonnées par le commandement français au début de la guerre des tranchées (fin 1914-1915). Le terme vient de l’expression attribuée à Joseph Joffre, généralissime français, face aux critiques de cette stratégie: «Je les grignote».

«Il faut attendre, user l’adversaire, le grignoter suivant le mot fameux du père Joffre » (Gaston Pastre, Trois ans de front. Belgique – Aisne et Champagne -Verdun – Argonne – Lorraine. Notes et impressions d’un artilleur, Nancy, Presses universitaires de Nancy, 1990,p. 63).

Mercanti : mot à connotation péjorative utilisé par les combattants français pour désigner les civils commerçants ou improvisés commerçants qui vendaient, à proximité du front, des boissons ou d’autres produits à des prix exagérément élevés.

« Nous sommes dans Fismes, la ville des suprêmes débauches. Tous les rez-de-chaussée sont les épiceries qui débordent sur la voie. Nous n’avons jamais vu de telles pyramides de charcuteries appétissantes, de boites aux étiquettes dorées, un tel choix de vins, d’alcools, de fruits. Peu d’objets : ici on n’achète pas ce qui dure. Mais partout de la boisson et de la nourriture. Les mercantis nous traitent comme des chiens et nous annoncent les prix d’un air de défi. Nous n’avons jamais payé aussi cher et les soldats murmurent. Les vendeurs leur lancent un regard froid, implacable, qui signifie «A quoi vous servira votre argent si vous n’en revenez pas ? ». C’est vrai ! Une détonation plus forte décide les plus économes ; ils se chargent les bras et tendent leurs billets. Buvons donc, bouffons donc ! A en crever… Puisqu’il faut crever !» (Gabriel Chevallier, La Peur, Paris, Stock, 1930, p 210, Fismes après le 16 avril 1917).

Pain KK : Pain de rationnement allemand (Kleie und Kartoffeln / Son et pommes de terre) qui a donné lieu en France à de multiples allusions scatologiques, dans la logique de la dévalorisation de l’ennemi. Ainsi trouve-t-on ce dialogue sur une carte postale de février 1915 :« Le Petit Boche : «Maman ! K-K! K-KÜ… » – La Mère Boche: «Voyons ! Est-ce de manger que tu as envie ou bien de… le contraire !».

PCDF : Abréviation de «Pauvre couillon / con du front», désignant les fantassins. Elle est employée au cours de la guerre par les combattants eux-mêmes et dénonce implicitement les « embusqués » qui arrivent à échapper au front et au danger.« On ne saurait mesurer la part qu’ont eue aux récentes mutineries des PCDF» (Abel Ferry, Carnets secrets 1914-1918, Paris, Grasset, 2005, p. 237).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Séchoirs : Barbelés. Ce terme fait référence aux séchoirs utilisés pour déshydrater des morceaux de viande. La comparaison, terrible, témoigne de la dureté de ce conflit, dans lequel les soldats s’assimilent, non sans un certain humour noir, à de la chair à canon.

Et les «boîte aux lettres, bouillon cube, charrette, enclume, mirabelle, pigeon, seau à charbon, tortue, valise diplomatique » dans tout cela ?! Tous ces termes désignaient, en fait, un projectile d’artillerie. Le « bébé », par exemple, faisait référence à la taille du projectile, équivalente à celle d’un nourrisson. Le «métro» s’appliquait plus précisément aux obus de 310 mm allemands, qui produisaient en vol un bruit semblable à celui d’une rame de métro.

L’argot des tranchées est riche de plus de 2.000 mots et expressions. Certains ont traversé le temps pour se faire une place dans nos dictionnaires, d’autres appartiennent définitivement à l’histoire. «Le dictionnaire humoristique et philologique du langage des soldats» de François Dechelette, poilu de 2e classe licencié ès lettres, est une référence en la matière. Publié en 1918, il traite du vocabulaire inventé par les soldats du front. Riche et savoureux, ce parler est constitué d’emprunts à des argots anciens et modernes, mais aussi à divers patois comme le picard ou l’angevin, à des langues régionales telles que le breton ou l’occitan, à des jargons de métiers, aux langues étrangères ou à celles des troupes coloniales (algériennes, tonkinoises ou sénégalaises), et fait appel au néologisme, au calembour et autres figures de style populaires. S’y ajoutent nombre d’abréviations par sigles, mode venue d’Amérique et qui devait prendre une importance grandissante tout au long du 20e siècle.

Deux interprétations diffèrent sur l’origine du surnom «Poilu», La première, la plus populaire, fait référence à l’aspect des soldats après 15 jours en ligne: hirsutes et barbus. La seconde, plus plausible, amène à la consultation des dictionnaires des 18B et 198 siècles, où se retrouvent de nombreuses locutions liées au poil : «Avoir du poil! aux yeux», «Avoir du poil au cœur» ou encore «Braves à trois poils» (Molière) pour désigner de valeureux gaillards. Ainsi, on s’aperçoit que les soldats (les grognards) de Bonaparte étaient déjà appelés Poilus un siècle avant les soldats de la Grande Guerre. Il existe également deux théories en ce qui concerne le terme «Boche», La première hypothèse veut qu’il soit dérivé d’ «Alboche», synonyme d’Allemand en argot. En effet, en argot militaire il est courant de déformer les dernières syllabes ; un artilleur se transformant ainsi en artiflard, un sergent en sergot, un camarade en camerluche et donc un Allemand en Alboche, puis en Boche. La seconde hypothèse nous mène tout droit au vocabulaire franco-provençal. Une bocha (prononcer botche) désigne une boule de bois dont on se sert dans les jeux populaires. De ces billes de bois est issue l’expression «Tête de boche» pour «Tête dure», autrement dit imbécile et têtu. En temps de guerre, pas de pitié pour l’ennemi, même dans la locution.

Nourri d’anecdotes, le lexique de François Déchelette propose plus de mille vocables dont il fournit bien souvent l’étymologie et qu’il présente dans leur contexte. Commencé en 1914 dans les tranchées, composé au hasard de permissions et complété pendant une convalescence, il offre, au-delà de son pittoresque, un grand intérêt linguistique, en présentant à chaud un langage né du rassemblement de millions d’hommes vivant dans la fraternité des armes. L’ouvrage a été réédité en 2004 par les Éditions de Paris-Max Chaleil.

FRANÇOIS DÉCHELETTE

L’ARGOT DES POILUS

Dictionnaire humoristique et philologique

 

 

 

 

 

 

 

Source Médaille militaire juin 2014

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