La tourmente vue de l’intérieur

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La tourmente vue

de l’intérieur

 

La succession de chocs du mercredi 7 au vendredi 9 janvier dernier est passée. Après les émotions et les hommages, place aux premières analyses. Récits et témoignages « pros » et inédits de sapeurs-pompiers au cœur de deux temps forts des 56 heures de tourmente: l’attaque contre « Charlie » et l’épilogue du siège de l’imprimerie où les terroristes étaient retranchés.

 

Sa présence sur les lieux est une pure coïncidence. Le médecin colonel Patrick Hertgen, médecin-chef du Sdis 59 et élu de la Fédération, revient sur les premières minutes qui ont suivi l’attaque contre Charlie Hebdo, à 500 m des locaux de la Fédération, au moment où se déroulait une réunion d’urgentistes dont le médecin-chef de la BSPP, le professeur Jean-Pierre Tourtier et le docteur Patrick Pelloux.

 

Premiers gestes après l’attaque

« Il est environ 11 heures 30. Nous nous sommes tous rendus sur place immédiatement. À mi-chemin, nous trouvons d’abord le policier pour lequel des manœuvres de réanimation sont en cours par la BSPP et une équipe Smur. Nous nous attendons de plus en plus à une situation très grave. Au pied du bâtiment, les premiers moyens viennent d’arriver. Notre première impression sur les lieux est celle d’une atmosphère encore confuse, d’une situation instable. Nous entrons. Au rez-de-chaussée, une première victime est en état de mort apparente. On nous conduit à l’étage. Une forte odeur de poudre et des traces de fumée sont encore présentes. Nous parvenons à la salle de rédaction. Toutes les victimes sont retrouvées dans un espace assez restreint. Parmi elles, 10 sont décédées et quatre autres dans un état grave. Le médecin-chef de la BSPP, directeur des secours médicaux, nous demande de faire le point sur les priorités. Chacun d’entre nous prend une victime en charge, jusqu’au relais pris par les ambulances de réanimation (AR) ou les Smur. Nous voyons arriver de nombreuses autorités jusqu’au président de la République. Nous restons encore quelques minutes. Nous sommes devenus des badauds. Nous quittons le périmètre en ayant aussi à l’esprit le risque de sur-attentat car, à ce moment-là, nous ne savons pas où se trouvent les terroristes. » « D’un point de vue purement technique », poursuit le médecin colonel Hertgen, « des premiers enseignements peuvent être retenus. Face à de nombreuses victimes et en attente de secours suffisants, l’enjeu est d’établir les priorités. Le piège est de se focaliser sur un cas sans espoir de survie au détriment d’autres. Ensuite, les plaies balistiques présentent la particularité de créer des lésions qui ne sont pas accessibles en pré hospitalier. Le traitement est donc chirurgical et doit intervenir très rapidement. C’est ce que les Anglo-Saxons dénomment la « golden hour ». Le médecin n’est pas chirurgien. Pour que la chirurgie intervienne dans ce délai, il faut se limiter à des gestes rapides, avec un bon rapport efficacité / temps mobilisé : arrêt d’hémorragie externe, oxygénation et perfusion. Une autre particularité de cette situation, contrairement aux attentats par explosifs, est le bilan d’un nombre de morts trois fois supérieur à celui des blessés. Nous étions dans un ratio inversé, avec un nombre global de victimes inférieur à ce qu’il est souvent après une explosion, mais avec des cas beaucoup plus graves. L’organisation générale s’est adaptée à ces particularités. Implanter un poste médical avancé (PMA), aurait été une erreur. Le directeur des secours médicaux est pleinement dans son rôle en adaptant la conduite de l’opération et en ajustant les schémas pré-établis pour faire prédominer le bon sens et l’efficacité. »

Les événements s’enchaînent

La suite des événements qui vont tenir la France en haleine est connue : la traque des auteurs de l’attentat vers le nord-est, dans les départements de l’Aisne et de l’Oise, est suivie, le jeudi 8, par l’assassinat d’une policière municipale à Montrouge. Le lendemain, le tireur prend en otages les occupants d’un supermarché à Vincennes. Bilan : quatre morts, plus le terroriste abattu par la police, quatre blessés graves, dont trois de la police, et six blessés légers, dont deux policiers. En début de matinée, les auteurs de l’attaque contre « Charlie » sont localisés à Dammartin-en-Goële, à l’extrême nord de la Seine-et-Marne.

Cette matinée du 9 janvier, Philippe Belloy, capitaine volontaire au Sdis 77, chef de groupe et chef du CIS Trilport, n’est pas près de l’oublier. Il raconte. « Vers 9 heures, le Codis nous demande d’activer la salle opérationnelle tactique du groupement nord, située à Meaux, pour prise d’otages. En regardant la télé, nous apprenons qu’il s’agit des terroristes qui étaient poursuivis. Nous ne recevons aucune demande d’engagement jusque vers 9 h 30 lorsqu’un groupe Secours d’urgence aux personnes (SUAP) est déclenché (trois VS AV et un véhicule léger de secours médicalisé avec médecin et infirmier). Il se concentre au CS de Saint-Soupplets, situé à 10 km, puis se rend à l’entrée de la zone industrielle. La tension est perceptible : des centaines de policiers et de gendarmes sont déployés sous la bruine et dans le brouillard, et trois hélicoptères militaires Puma sont en stationnaire à 10 m du sol, à côté des bâtiments de la zone industrielle.

Nous implantons nos moyens sur le parking d’une entreprise. Quelques minutes plus tard, nous le libérons pour laisser la place aux moyens lourds des forces de l’ordre qui vont arriver. Nous sommes dans l’incertitude. Nous ne savons rien, ni de la situation, ni de ce qui est attendu de nous. Ma priorité est d’identifier un responsable police ou gendarmerie parmi leurs effectifs, en tenue ou en civil avec brassard. Nous recevons alors l’ordre de nous implanter, avec un Smur, le long de la départementale, qui passe à 20 mètres de l’arrière du bâtiment occupé par les terroristes. Une butte artificielle de terre nous sépare et constitue une protection efficace. Le premier contact formel est alors établi avec un membre du GIGN qui sera mon interlocuteur unique durant toute l’opération. Cagoulé, sans grade et sans nom, il s’est approché de moi et m’a dit : « Je m’appelle Pascal; à partir de maintenant, si un ordre t’est donné, c’est par moi uniquement ». »

Évaluation des scénarios

« Nous évaluons les scénarios possibles et les moyens nécessaires. La confirmation que les individus sont lourdement armés, munis d’explosifs et d’un lance-roquettes, et qu’il s’agit d’une imprimerie, abritant des encres et des matières inflammables, conduit à nous renforcer d’un FPT. Le même dispositif SP est implanté à l’opposé du bâtiment, côté façade. Ces deux secteurs sont calqués sur ceux du GIGN. Nous convenons de points de situation réguliers. À l’issue, je briefe les sapeurs-pompiers du groupe. Ces principes de sectorisation et de hiérarchie ont montré que nous étions sur des modes de raisonnement proches et ont permis une bonne intégration de notre dispositif. Par la suite, le GIGN affine la Sitac bâtimentaire pour préparer l’assaut. Il recoupe des renseignements obtenus et les précisions de SP du secteur, dont certains connaissent l’entreprise. Vers 13 heures, le dispositif des forces de l’ordre se renforce. Une échelle à coulisse est positionnée pour créer un accès au toit et des explosifs sont mis en place pour accéder de plain-pied. Vers 16 heures, j’apprends que l’assaut peut intervenir à tout moment. Mon contact me demande des extincteurs à poudre, des couvertures anti-feu et des plans durs avec sangles. Il est clarifié que quelle que soit la situation, nous ne nous engagerions que sur ordre, uniquement s’il y a des blessés en phase d’assaut, le GIGN en assurant l’extraction pour nous les amener. Les mêmes consignes sont données sur l’autre secteur au même moment. Chacun les fait remonter au PC de site. La suite est connue : les terroristes sont abattus à l’extérieur.

Trois blessés légers parmi le GIGN (ndlr : dont un l’a été en phase préparatoire, dans des circonstances non précisées) auront été pris en charge par les secours, puis traités par leur médecin. Après les échanges de tirs, notre dispositif est maintenu le temps de la neutralisation des explosifs dans le bâtiment. Je dirais en conclusion qu’au plus proche de la scène, les échanges avec le GIGN ont été denses et confiants. Nous étions dans notre rôle, avec notre formation et nos équipements, pour construire une réponse adaptée en fonction des missions possibles et de l’évolution de la situation. »

 

Codis et Cos en chasseurs d’info

Cet enjeu du partage de l’information n’est pas démenti du côté du Codis et du Cos. Aux commandes de la gestion arrière, le lieutenant-colonel Michel Bourgeois, directeur opérationnel, analyse les heures de la crise. « L’enjeu est de gérer une situation dont on ne maîtrise pas les contours. La première information vient des médias. Tout le monde en parle, mais personne ne confirme rien. La zone de défense et la BSPP sollicitent des informations sans que nous puissions répondre. Nous obtenons finalement confirmation par la gendarmerie qu’une opération est en cours sur Dammartin-en-Goële, sans plus de précisions d’adresse, de moyens nécessaires ou de point de concentration des secours. Il faut entrer dans un processus mental, en se posant toutes les questions-clé, et définir les réponses possibles. Quels secours engager et où précisément ? Envoyer précipitamment un dispositif surdimensionné est contre-productif, sans compter la nécessité de ne pas trop démunir la couverture dans le contexte de risques actuel. Après une trentaine de minutes, les données recueillies se précisent. Il faut, après les engagements immédiats, imaginer la suite. C’est une anticipation pour les points de rassemblement des victimes et des impliqués, une éventuelle longue durée qui aurait nécessité des relèves, de la logistique ou de l’éclairage, mais aussi une prise en compte de conditions de circulation dégradées. Nous avons également dû activer deux équipes médicales pour couvrir certains secteurs du département afin de pallier l’engagement massif de Smur à Dammartin-en-Goële. En conclusion, je dirais que l’ensemble s’est déroulé dans un contexte d’émotions et de tensions. Il faut les recueillir, autant pour en tenir compte afin de s’approprier l’opération que pour s’en prémunir. »

Message d’ambiance

On le voit, le message d’ambiance porte bien son nom. Cette ambiance sur place, le colonel Denis Musson, directeur départemental adjoint, y était plongé en qualité de commandant des opérations de secours. « Dès les départs, la situation est atypique puisqu’il s’agit d’une opération sans demande de secours. Il faut s’intégrer sur place à un dispositif de forces de l’ordre considérable et trouver un interlocuteur. Cela s’avère difficile parmi la centaine de gendarmes qui s’affairent sur une zone de près de trois hectares. Parallèlement, la montée en puissance des Smur, une quinzaine, est intense et articulée à l’échelle régionale par le Samu de Paris. La direction des secours médicaux est confiée au Samu et nous convenons de nous organiser sur le mode plan rouge. Cela assure un mode de fonctionnement commun et connu, et fixe un cadre à l’opération. Le colonel Éric Faure, DDSIS, est présent au PC GIGN avec les autorités et j’assure le commandement au PC de site, installé à 30 mètres avec le PC évacuation du Samu. Pour les transmissions, nous déployons une liaison satellite car le GSM est saturé. Nous ouvrons aussi une fréquence radio aéronautique au vu du nombre d’hélicoptères. Dans la continuité de l’intervention, aucune information ne nous parvient. Cela s’explique : contrairement à une crise de sécurité civile où tous les services sont placés sous l’autorité commune du préfet, nous sommes dans une crise de sécurité publique. Cela n’engage pas la même culture de partage de l’information. L’inconvénient est qu’une situation évolutive de sécurité publique se termine toujours par une crise de sécurité civile. Elle peut même y basculer à tout instant. D’où l’enjeu que représente un interservice solide, pour être prêt le moment venu, avec les changements que cela implique. Et si nous voulons être efficaces, cet interservice est à construire. »

Moyens nationaux : efficacité hors caméra

Centre interministériel de crise à Beauvau, Cogic à Asnières et déminage ont été mobilisés en continu. Explications sur des cartes maîtresses et discrètes de la réponse de l’État.

Le CIC, Centre interministériel de crise, est activé place Beauvau dès le premier attentat. Il est placé sous l’autorité du Premier ministre, qui délègue la conduite opérationnelle au ministre de l’Intérieur lorsque la crise se situe en France. Il comprend des représentants des ministères concernés et de toutes les directions du ministère de l’Intérieur. Yann Drouet, sous-préfet, chef du Bureau de la planification, des exercices et du retour d’expérience (BPERE) à la DGSCGC, en explique le fonctionnement : « Il ne s’agit pas d’un centre opérationnel mais du centre de coordination politique et stratégique. Il produit des synthèses de situation, prend les décisions ou propose des arbitrages au Premier ministre et élabore une stratégie de communication gouvernementale coordonnée. Le CIC est articulé en quatre cellules : décision, situation, anticipation et communication. C’est une transposition nationale de l’organisation territoriale conduite par les préfectures avec les Services interministériels de défense et de protection civile (SIDPC). Pour cette crise spécifique, deux autres cellules ont été mises en oeuvre: judiciaire/enquête et aide aux victimes. L’appareil d’État a su apporter une réponse coordonnée et concertée avec l’ensemble des acteurs ». Le Cogic, à Asnières, est également responsable du fonctionnement technique du CIC. Il a été activé au troisième des quatre niveaux possibles. Son chef, le colonel Pierre de Villeneuve, témoigne : « Dès l’information confirmée, nous prévenons la direction générale et le cabinet du ministre. Il dispose aussi de la remontée d’information par la chaîne police, ce qui lui fait bénéficier de différents capteurs. Le piège est de vouloir aller trop vite. Une information opérationnelle doit être consolidée. Les sources médias sont aussi des signaux d’alerte, mais nécessitent des vérifications précises. Via la zone de défense, nous avons assuré le suivi de l’activité du Codis 77 ou du CO de la BSPP selon chaque événement.

Un officier du groupement des moyens aériens nous a également renforcés pour bien évaluer à chaque demande d’hélicoptère la ressource adaptée ». Le déminage est particulièrement actif durant la crise, avec une activité multipliée par l’augmentation des signalements de colis suspects. En dehors de Paris et de la petite couronne, qui relèvent de la préfecture de police, le déminage dispose de 26 unités en métropole.

 

Christophe Bellini, chef du Bureau déminage à la DGSCGC, relate quelques aspects du fonctionnement : « Nous adaptons s’il le faut le dispositif d’astreinte en évoluant vers des gardes. Les opérations de sécurisation pyrotechnique générale après les opérations de police mobilisent la rigueur et la prudence habituelles, mais ne sont pas ce qu’il y a de plus complexe. Les explosifs terroristes sont habituellement artisanaux, à base de nitrate et de fioul. Il est beaucoup plus rare de trouver des matières comme le C4 ou le Semtex. Mais nous sommes très attentifs aux évolutions possibles en assurant une forte veille technologique, y compris à l’étranger. »


 

 Le centre interministériel de crise place Beauvau En haut, la cellule décision, en bas, la cellule situation.

 

 

Sapeurs-Pompiers de France février 2015 Dominique Verlet

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